Gucci Bloom m’a posé une vraie question quand je l’ai senti la première fois : comment un parfum peut-il sentir aussi blanc? Je veux dire, visuellement blanc. Cette impression de propreté florale, presque lumineuse, c’est rare.

Lancé en 2017, ce parfum représente un tournant dans la parfumerie florale moderne. Pas de fruits, pas de gourmandise pour adoucir. Juste des fleurs. Beaucoup de fleurs.

La Pyramide Olfactive de Gucci Bloom

Bon, soyons honnêtes : Gucci Bloom ne suit pas vraiment une pyramide classique. C’est plutôt un bouquet qui évolue de façon linéaire, comme si toutes les notes étaient présentes dès le départ et qu’elles se révélaient progressivement.

Notes de Tête : L’Ouverture Florale

Le pomelo arrive en premier. Très discret. Une touche verte, légèrement amère, qui dure… peut-être dix minutes? C’est subtil au point que certains nez ne le captent même pas. Personnellement, je trouve qu’il apporte une fraîcheur nécessaire pour ne pas suffoquer sous l’avalanche florale qui arrive ensuite.

Notes de Cœur : Le Trio Floral Blanc

C’est là que ça devient intéressant techniquement. Trois fleurs blanches dominent, et chacune joue un rôle précis.

La tubéreuse : Celle qu’on reconnaît immédiatement. Crémeuse, presque narcotique, avec cette facette verte-médicinale caractéristique. Ici, elle est travaillée pour rester accessible – pas cette version indolique qui peut rebuter. Pour découvrir les notes complètes et leur dosage exact, l’analyse devient fascinante.

Le jasmin : Plus rond que la tubéreuse, il apporte de la douceur. Un jasmin sambac probablement, avec cette texture presque beurreuse. Il enveloppe la tubéreuse et la rend moins agressive.

Le rangoon creeper : Ah, cette note! Honnêtement, avant Gucci Bloom, je ne connaissais même pas cette fleur. C’est une plante grimpante asiatique (Quisqualis indica pour les puristes). Son odeur? Difficile à décrire… quelque chose entre le jasmin et le chèvrefeuille, avec une touche poudrée.

Notes de Fond : La Base Discrète

Le musc blanc et les notes boisées restent vraiment en retrait. Ils créent une sorte de voile translucide sous les fleurs, sans jamais prendre le devant. C’est voulu : l’idée était de garder cette impression de fleurs fraîchement coupées, pas de fleurs séchées ou fanées.

Analyse Technique des Accords

Ce qui rend Gucci Bloom particulier techniquement, c’est son traitement des fleurs blanches. La plupart des parfums floraux modernes ajoutent des fruits (poire, litchi) ou des notes gourmandes (vanille, praline) pour commercialiser le produit. Pas ici.

L’Accord Floral Blanc Moderne

Alessandro Michele (directeur créatif de Gucci à l’époque) voulait un « jardin blanc ». Alberto Morillas (le parfumeur) a donc travaillé trois axes :

1. La densité : Les trois fleurs sont dosées de façon à créer une saturation florale, mais sans lourdeur. Comment? En jouant sur les facettes vertes et la fraîcheur du pomelo initial.

2. La modernité : Le rangoon creeper n’est pas une note classique. Son utilisation donne cette signature reconnaissable entre mille. C’est un peu le secret de fabrication.

3. La propreté : Le musc blanc en fond garde tout ça « propre ». Pas de chaleur animale, pas de facettes indoliques trop marquées. Juste des fleurs portées sur une peau immaculée.

La Question de la Naturalité

Entre nous, impossible d’obtenir ce résultat uniquement avec des ingrédients naturels. La tubéreuse naturelle coûte une fortune et sent différemment selon son origine. Le rangoon creeper n’existe pas en absolu commercial. Donc forcément, on parle de reconstitutions synthétiques savantes.

Et franchement? Tant mieux. Ça permet une régularité entre les lots et un prix accessible. Pour une fiche complète des composants exacts, les bases de données spécialisées restent la référence.

Comparaisons avec Autres Floraux Blancs

Gucci Bloom ne vit pas seul dans sa catégorie. Plusieurs parfums jouent sur le même territoire.

Versus Do Son de Diptyque

Do Son est un soliflore tubéreuse. Plus direct, plus vert aussi. Là où Gucci Bloom dilue sa tubéreuse dans un bouquet, Do Son la met au centre. Question de préférence : voulez-vous LA fleur ou un jardin?

Versus Carnal Flower de Frédéric Malle

Carnal Flower pousse la tubéreuse dans ses retranchements. Verte, mentholée, presque camphrée au départ. C’est la tubéreuse pour les puristes. Gucci Bloom, c’est la version grand public (et je ne dis pas ça de façon péjorative).

Versus Alien de Mugler

Alien utilise aussi le jasmin sambac, mais enrobé de notes boisées-ambrées. Résultat : un floral oriental, là où Gucci Bloom reste un floral pur. Deux mondes différents.

Le Rangoon Creeper : Note Signature

Revenons sur cette note parce qu’elle mérite qu’on s’y attarde. Le Quisqualis indica fleurit la nuit et change de couleur (blanc, puis rose, puis rouge). Son parfum évolue aussi selon l’heure.

Dans Gucci Bloom, c’est sa facette blanche-poudrée qui est recréée. Elle apporte cette texture unique, presque talquée, qui différencie ce parfum des autres floraux blancs. Sans elle, on aurait un énième jasmin-tubéreuse. Avec elle, on a une signature.

La Difficulté Technique

Reconstituer une note peu connue représente un défi. Les clients n’ont pas de référence olfactive. Si vous dites « jasmin », les gens visualisent (ou plutôt, odorisent). Si vous dites « rangoon creeper »… blanc total.

Alberto Morillas a donc dû créer quelque chose de nouveau tout en restant cohérent avec l’ensemble. Un équilibriste, vraiment.

Évolution et Tenue

Gucci Bloom évolue peu. C’est un parfum linéaire – ce qui déçoit parfois les amateurs de transformations spectaculaires.

Les deux premières heures : saturation florale maximale. Ça embaume. C’est généreux, presque trop si vous avez la main lourde.

Heures 3 à 6 : les fleurs s’adoucissent, le musc prend un peu plus de place. L’ensemble reste propre et blanc.

Après 6 heures : un voile floral-musqué qui reste collé à la peau. Discret mais présent.

La tenue? Correcte sans être exceptionnelle. Comptez 6-8 heures de présence réelle. Pour un floral contemporain, c’est dans la moyenne.

Pour Qui, Pour Quand?

Gucci Bloom s’adresse clairement aux amatrices de floraux assumés. Si vous cherchez un parfum discret pour le bureau… peut-être pas le meilleur choix (quoique, vaporisé légèrement, ça passe).

Saison? Printemps-été évidemment, mais les fleurs blanches fonctionnent aussi en hiver – elles apportent cette touche de fraîcheur dans la grisaille.

Âge? La question est piégeuse. Techniquement, aucune limite. Pratiquement, j’observe qu’il plaît surtout aux 25-45 ans. Les plus jeunes le trouvent parfois « trop fleur », les plus mûres lui préfèrent des compositions plus complexes.

Les Variations : Acqua et Intense

Gucci a décliné Bloom en plusieurs versions. Rapidement :

Bloom Acqua di Fiori : Plus vert, plus léger. Du cassis en ouverture. Pour celles qui trouvaient l’original trop dense.

Bloom Nettare di Fiori : Plus chaud, avec du gingembre et de l’osmanthus. Une version orientalisée.

Bloom Profumo di Fiori : Plus sombre, avec de l’iris et du patchouli. Mon préféré de la gamme, mais on s’éloigne du concept initial.

Chaque déclinaison garde cette base fleurs blanches mais l’habille différemment. Stratégie commerciale classique mais plutôt bien exécutée.

Conclusion Technique

Gucci Bloom est une étude de cas intéressante en parfumerie moderne. Comment créer un floral blanc distinctif dans un marché saturé? En introduisant une note peu connue (rangoon creeper), en dosant généreusement (mais pas trop), et en refusant les facilités commerciales (pas de fruits sucrés pour rassurer).

C’est un parfum de parfumeur, conçu par quelqu’un qui maîtrise son sujet. Alberto Morillas a plus de 300 créations à son actif – ça se sent dans la construction impeccable.

Est-ce révolutionnaire? Non. Est-ce bien fait? Absolument. Et parfois, c’est tout ce qu’on demande.

La question reste : dans dix ans, se souviendra-t-on de Gucci Bloom comme d’un classique ou d’un produit marketing intelligent mais éphémère?

Découvrir aussi : Gucci Bloom