Quand Giorgio Armani a lancé My Way en 2020, j’ai tout de suite reconnu cette ambition de moderniser le floral blanc. Pas facile comme défi, franchement. Le marché regorge déjà de tubereux gourmands et d’orangers sirupeux. Mais là, la direction prise est différente – plus épurée, presque minimaliste dans son approche.
La structure de la pyramide : moins linéaire qu’il n’y paraît
Ce qui m’a frappée dès la première pulvérisation, c’est cette sensation de légèreté persistante. My Way ne joue pas la carte de l’évolution spectaculaire. Non. Il reste fidèle à son identité florale blanche du début à la fin, avec juste des nuances qui se révèlent progressivement.
Les notes de tête : l’accord fleur d’oranger-bergamote
La bergamote arrive en premier, mais pas seule. Elle est immédiatement accompagnée de fleur d’oranger, ce qui crée un effet de transparence assez bluffant. Techniquement, on parle d’un accord hespéridé-floral où les deux composantes se chevauchent dès les premières secondes. La bergamote apporte son côté pétillant (avec ses notes vertes caractéristiques), tandis que la fleur d’oranger injecte immédiatement cette dimension solaire.
Ce qui est malin ici : le dosage. Pas d’overdose d’oranger comme dans certains floraux blancs qui virent à la pharmacie. C’est mesuré, presque aérien. Vous voyez le genre?
Le cœur : la tuberuse réinventée
Bon, soyons honnêtes… La tuberuse, c’est un ingrédient que j’ai longtemps trouvé difficile. Trop entêtante, trop charnelle, trop… tout. Mais dans My Way, elle est traitée différemment. On sent qu’elle est là (cette texture crémeuse, ce côté narcotique), mais elle est bridée par deux éléments clés.
D’abord, le jasmin indien qui l’accompagne. Plus vert, plus frais que le jasmin de Grasse. Il apporte une facette thé-agrumes qui allège considérablement la densité naturelle de la tuberuse. Ensuite – et c’est moins évident – il y a probablement un travail sur les molécules synthétiques qui reproduisent la tuberuse sans sa lourdeur. Je pense notamment aux salicylates qui donnent cette impression de flou artistique autour de la note.
Pour découvrir les notes en détail, l’analyse olfactive complète montre comment cet équilibre est maintenu tout au long de l’évolution du parfum.
Le fond : bois et vanille, mais version diluée
Là où ça devient intéressant techniquement, c’est dans le traitement du fond. On a du cèdre de Virginie – un bois sec, presque poudreux – associé à de la vanille de Madagascar. Sur le papier, ça devrait créer un contraste franc. Dans la réalité… c’est beaucoup plus fondu.
La vanille n’est jamais gourmande ici. Elle est utilisée comme un liant, un élément qui adoucit les angles du cèdre sans imposer sa personnalité. C’est subtil. Peut-être même trop pour ceux qui cherchent un sillage puissant. Le musc blanc vient compléter ce fond en apportant une dimension poudrée-ambrée très contemporaine.
L’analyse technique des accords dominants
L’accord floral blanc translucide
Si je devais définir l’ADN olfactif de My Way en un seul terme, ce serait : translucidité. Tout est pensé pour créer cette impression de voir à travers le parfum. Comment? Par l’utilisation massive de molécules à diffusion aérienne plutôt que de concentrés naturels lourds.
Le jasmin Sambac, par exemple. C’est une variété plus légère que le Grandiflorum, avec moins d’indole (cette facette animale qui peut virer au lourd). Associé à l’héliotrope – qui apporte une texture poudreuse-amandée – ça crée un volume floral qui reste en suspension plutôt que de plaquer sur la peau.
Le traitement de la chaleur
Là où beaucoup de floraux blancs ajoutent du sucre pour créer de la rondeur, My Way joue sur la chaleur minérale. Le cèdre apporte une dimension presque calcaire (si si, je trouve), renforcée par des muscs blancs qui ont cette facette coton propre. Résultat : de la chaleur sans lourdeur. C’est pas mal du tout comme équilibre.
Comparaisons avec d’autres compositions florales
Pour comprendre où se situe My Way dans le paysage olfactif actuel, j’aime le comparer à d’autres références du floral blanc moderne.
Versus Coco Mademoiselle (Chanel)
Coco Mad’ reste plus ancré dans la tradition chyprée-fruitée. Sa rose-patchouli a du relief, de la profondeur. My Way est beaucoup plus épuré, presque monochrome en comparaison. Là où Chanel joue sur les contrastes (frais-chaud, fruité-boisé), Armani lisse tout dans une continuité florale blanche.
Versus Mon Guerlain
Plus intéressant comme comparaison. Les deux jouent la carte de la lavande-vanille, mais avec des approches opposées. Guerlain charge la barque – vanille gourmande, lavande aromatique affirmée. Armani dilue – vanille fondue dans les bois, lavande à peine perceptible. Ce sont deux philosophies de construction : maximalisme versus minimalisme.
Le positionnement dans les floraux contemporains
My Way s’inscrit dans cette tendance des floraux « propres » qui a émergé à la fin des années 2010. Vous savez, ces parfums qui sentent bon sans agresser, qui plaisent sans diviser. C’est un positionnement commercial malin (difficile de détester ce parfum), mais qui peut frustrer ceux qui cherchent plus de caractère.
Les choix techniques qui définissent son identité
La question de la concentration
J’ai testé My Way en différentes concentrations, et franchement, l’eau de parfum me semble le format optimal. L’intense rajoute du musc et de la vanille, ce qui alourdit le propos initial. L’EDP maintient cette impression de transparence qui fait toute l’originalité de la composition.
Le rôle des molécules synthétiques
On ne peut pas parler de My Way sans évoquer la chimie moderne. La tuberuse, je l’ai dit, est probablement reconstituée partiellement. Le musc blanc aussi – il n’y a plus de musc animal depuis des décennies. Et ce n’est pas un défaut. C’est ce qui permet justement cette légèreté, cette tenue homogène sur la durée.
Les esters de linalyle (dans la bergamote et la lavande) sont sans doute renforcés synthétiquement pour prolonger la fraîcheur initiale. Les iso E super – ces molécules transparentes qui créent du volume – sont probablement présentes dans le fond pour aérer l’ensemble.
Pourquoi cette composition fonctionne (ou pas)
My Way réussit son pari de modernité. Il propose un floral blanc accessible, portable en toutes circonstances, qui ne fatigue ni celui qui le porte ni son entourage. C’est propre, c’est doux, c’est rassurant.
Mais… (il y a toujours un mais). Cette accessibilité a un prix : l’effacement partiel de la personnalité. Difficile de reconnaître quelqu’un à son sillage My Way. C’est un parfum qui accompagne plus qu’il n’affirme. Question de préférence personnelle au final.
La durée de tenue est correcte (5-6 heures sur ma peau), avec une projection modérée. Ne vous attendez pas à embaumer une pièce. C’est pensé pour rester dans une bulle olfactive proche.
Ce qu’il faut retenir de cette structure olfactive
My Way représente une approche intéressante du floral contemporain : privilégier l’harmonie sur le contraste, la légèreté sur la puissance, la continuité sur l’évolution spectaculaire. Techniquement, c’est bien exécuté – équilibré, sans aspérités, confortable.
Est-ce que ça plaira à tous les amateurs de parfums? Probablement pas à ceux qui cherchent de la complexité ou de l’originalité radicale. Mais pour comprendre comment les floraux blancs modernes se construisent – avec leurs transparences calculées et leurs équilibres synthétiques-naturels – c’est un cas d’école assez révélateur.
Et vous, cette approche minimaliste du floral, ça vous parle ou vous préférez quand ça déménage un peu plus?
